Dans les Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, elle est décrite comme ayant « un esprit d’homme dans un corps de femme » — une femme qui mena des troupes au combat, tua son second mari d’un coup de lance en plein festin, puis revint sauver Ragnar Lodbrok avec 120 navires. En 2017, l’archéologie ADN donna raison aux sagas : la tombe la mieux équipée de Birka appartenait à une femme.
Lagertha dans les Gesta Danorum : la seule source historique
Lagertha n’est mentionnée que dans un seul texte médiéval : les Gesta Danorum (Actes des Danois) du chroniqueur danois Saxo Grammaticus, rédigés vers 1200 — soit environ 350 ans après les événements supposés. Il l’appelle Ladgerda (latinisation probable du norrois Hlaðgerðr) et la place dans le contexte des guerres de Ragnar pour la Scandinavie.
Le récit de Saxo : après une invasion suédoise de la Norvège, de nombreuses femmes nobles capturées par le roi Frø sont contraintes de se travestir et de combattre plutôt que d’être réduites en esclavage. La plus redoutable est Lagertha, qui aide Ragnar à reprendre le trône norvégien. Impressionné, Ragnar la prend comme première femme. Elle a « un esprit d’homme dans un corps de femme » selon Saxo.
Après leur mariage et la naissance de deux filles et un fils, Ragnar la quitte pour Thora Borgarhjörtr. Lagertha se remarie avec un jarl norvégien — qu’elle tue plus tard lors d’une dispute domestique. Elle revient des années plus tard sauver Ragnar lors d’une rébellion avec 120 navires et une armée. Puis elle disparaît de la narration.
Quelle valeur historique pour le témoignage de Saxo Grammaticus ?
Saxo précise lui-même que ses sources pour les neuf premiers livres des Gesta Danorum — ceux contenant Lagertha — sont « les chants des Danois » : la tradition orale. La médiéviste Judith Jesch qualifie ces chapitres de « largement fictifs ». Les Gesta Danorum sont les seuls textes médiévaux qui mentionnent Lagertha.
Ce constat ne prouve pas qu’elle n’a pas existé — il prouve seulement qu’on ne peut pas le vérifier avec les sources disponibles. Lagertha est vraisemblablement une figure légendaire, possiblement inspirée d’une tradition nordique plus large sur les femmes remarquables, voire d’une déesse ou valkyrie partiellement « rationalisée » en personnage historique.
Ce qui a radicalement changé la discussion : l’archéologie. Et plus précisément, une tombe suédoise réévaluée en 2017.
La tombe de Birka (Bj 581) : la preuve archéologique des femmes guerrières vikings
En 1878, une tombe viking est découverte à Birka (île de Björkö, Suède), datée du milieu du Xe siècle. Son inventaire est exceptionnel : deux chevaux sacrifiés, une épée, un arc avec flèches, un couteau de combat, un bouclier, des plaques d’armure, et un jeu de stratégie (hnefatafl) avec des pièces positionnées devant le défunt — interprété comme un marqueur de rang dans le commandement militaire.
Pendant 140 ans, on considère que c’est la tombe d’un guerrier d’élite masculin. En 2017, une équipe de chercheurs suédois publie dans l’American Journal of Physical Anthropology les résultats d’une analyse ADN sur deux échantillons osseux : le squelette est celui d’une femme. Profil chromosomique XX, confirmation sur deux sources indépendantes.
Cette femme, surnommée « la guerrière de Birka », était inhumée comme un commandant militaire de haut rang — pas comme l’épouse d’un guerrier. Ses armes n’étaient pas symboliques : l’usure de l’arc est cohérente avec un usage régulier. L’étude de 2019 (Charlotte Hedenstierna-Jonson et al.) conclut que le profil ostéologique est cohérent avec une pratique régulière du combat à cheval.
La tombe de Birka ne prouve pas que Lagertha a existé. Mais elle prouve que des femmes vikings occupaient des rôles militaires de premier plan dans la société de l’ère viking — ce que les sagas décrivent depuis des siècles et que les historiens avaient systématiquement mis de côté comme fiction.
Les shieldmaidens dans les sources nordiques médiévales
Le terme skjaldmær (shieldmaiden) apparaît dans plusieurs textes nordiques :
- Les Gesta Danorum de Saxo : Lagertha n’est pas la seule — il mentionne plusieurs femmes guerrières dans les premiers livres
- La Völsunga saga : les valkyries, femmes d’Odin qui choisissent les morts au combat, sont des guerrières surnaturelles — mais le concept révèle une association culturelle forte entre féminité et combat
- Les lois médiévales scandinaves : plusieurs codes juridiques nordiques prévoient des dispositions pour les femmes qui « vivent à la façon d’un homme » — certaines avec des implications sur le droit de porter des armes
- Les sagas islandaises : plusieurs récits mentionnent des femmes qui commandent des navires, participent à des raids ou prennent les armes en cas d’invasion
La question n’est plus « les shieldmaidens ont-elles existé ? » mais « à quelle fréquence et dans quels contextes ? » — et là, les sources ne permettent pas de réponse quantitative.
Lagertha et Ragnar Lodbrok : l’histoire d’un mariage viking
Dans la narration de Saxo, la relation Lagertha-Ragnar est un triangle amoureux médiéval avant l’heure. Ragnar la conquiert sur le champ de bataille, l’épouse, puis s’en lasse pour une femme de rang plus élevé. Lagertha ne se laisse pas faire : elle s’établit comme chef viking indépendante et revient à égalité quand Ragnar a besoin d’elle.
Ce schéma — la femme qui dépasse le cadre prescrit, l’homme qui sous-estime ses capacités, le retour en position de force — est récurrent dans les sagas sur les femmes extraordinaires. Il dit autant sur les fantasmes narratifs nordiques médiévaux que sur la réalité sociale viking.
Le récit de Ragnar Lodbrok place Lagertha comme première femme, Thora comme deuxième, Aslaug comme troisième. Cette succession de trois femmes exceptionnelles suit un schéma typique des sagas héroïques nordiques où le héros doit conquérir — puis perdre — plusieurs femmes avant d’atteindre sa destinée.
Ce que portaient réellement les femmes vikings de haut rang
Les fouilles de tombes féminines vikings donnent une image précise des parures. Les femmes libres de haut rang portaient :
- Fibules ovales en bronze doré sur les épaules — marque statutaire distinctive des femmes vikings libres, absente dans les tombes masculines
- Colliers de perles d’ambre balte, de verre coloré et de cristal de roche, souvent tendus entre les deux fibules
- Amulettes de Thor (marteaux miniatures), runes de protection, petites figurines de valkyries
- Bagues et bracelets en argent, souvent en torsade — symboles de richesse liquide dans une économie où le métal précieux circulait comme monnaie
La femme de Birka, elle, ne porte aucun de ces bijoux féminins typiques — seulement l’équipement militaire d’un chef. Ce contraste délibéré suggère une identité de guerrière assumée, pas d’une femme de haut rang « standard ». Retrouvez nos bijoux vikings, colliers vikings et bagues vikings inspirés de cette tradition orfèvre nordique.
Lagertha dans la série Vikings : Katheryn Winnick
Incarnée par l’actrice canado-ukrainienne Katheryn Winnick dans la série Vikings (History Channel, 2013-2020), la Lagertha télévisée est l’un des personnages les plus populaires de la série — et l’un des rôles féminins les plus marquants de la décennie 2010 dans les séries historiques.
La série s’appuie sur le texte de Saxo (première femme de Ragnar, shieldmaiden, meurtre du second mari) tout en développant massivement le personnage : Lagertha devient jarle, puis reine, mène des batailles autonomes, et son arc narratif s’étend sur six saisons. Sa mort dans la saison 6 est entièrement fictive.
Ce que la série capture fidèlement : la compétence martiale, l’autorité politique, et le refus de la subordination. Ce qu’elle invente : la continuité narrative, la relation mère-fils avec Björn (plausible selon certaines sagas), et la majeure partie de la politique interne du monde viking qu’elle habite.
